Deuil périnatal

Poliment énervée

21 mars 2020

Je le dis souvent, ici comme ailleurs, le deuil reste quelque chose de terrifiant tant il est absurde de perdre du jour au lendemain celui ou celle qui fut jadis si proche de nous. Cette peur, que nous ressentons tous, qui signe notre attachement à l’autre, elle est aussi le lot commun avec lequel les endeuillés doivent composer. Parce qu’une fois l’autre parti, il nous faut faire avec la peur de l’entourage.

Lorsqu’un grand-parent ou un parent décède, cette peur existe, mais de façon plus diffuse. Globalement, nous craignons tous de voir nos parents décéder, mais il est « dans l’ordre des choses » que nos aïeux nous quittent avant nous. Mais lorsqu’il s’agit d’un conjoint, d’un enfant ou d’un bébé, l’ordre n’existe plus: ne règne alors que le chaos dans sa plus simple brutalité.

Je suis souvent confrontée à mes propres limites sur ce sujet: dois-je sensibiliser les publics non avertis au sujet du deuil périnatal, au risque de semer la panique sur mon chemin? A cette future maman qui me soutient sans ciller à la cantine que « ça va, manger un morceau de fromage non pasteurisé, ça n’a jamais tué personne », que dois-je lui répondre? Que les mamans désemparées qui chopent une saloperie atterrissent ensuite sur le forum de Petite Emilie, que j’aide à modérer au quotidien? Le plus souvent, j’avoue ne pas insister: je ne veux pas devenir cet oiseau de mauvais présage qui tétanise les autres futures mamans autour d’elle. Après tout, j’ai aussi été cette maman insouciante, avant. Avoir vécu le deuil périnatal ne me donne pas tous les droits.

 

Parce que la peur, elle a des avantages: elle nous empêche de basculer dans un monde où, soudainement, nos enfants et nos bébés peuvent mourir du jour au lendemain, parfois sans raison. Le plus souvent, sans raison. La peur, en nous faisant basculer dans une sorte de déni collectif, nous aide, en quelques sortes, à vivre notre vie au jour le jour sans avoir à nous poser des milliards de questions. Mon psy me disait l’autre jour que le cerveau humain est fait pour scanner le pire scénario possible dans une situation – c’est ce qui pousse ainsi certaines personnes à ne voir que le verre à moitié vide en permanence. Le déni alors, c’est un peu notre protection face à cette réalité. C’est pourtant aussi notre pire ennemi. Bien évidemment, aucun parent ni futur parent au monde n’a envie d’entendre parler de deuil parental ou périnatal. Et pourtant, savoir que certains aliment sont à proscrire au nom du principe de précaution pendant la grossesse, qu’il existe des règles de couchage pour limiter au maximum le risque de Mort Inattendue du Nourrisson, ou, plus prosaïquement, qu’on ne laisse pas un tout petit avec un couteau aiguisé sans surveillance, nous permet justement d’être en capacité de mettre nos enfants à l’abri.

 

A ces amies qui me disent, souvent d’un air gêné « je ne me suis pas abonnée à ton compte instagram parce que les témoignages me tordent le bide », j’ai envie de dire que oui, mille fois oui, je les comprends, et je ne leur en voudrai jamais. Mon compte est un compte de sensibilisation, et la sensibilisation ne peut se faire dans la violence ni dans la coercition. Il faut être volontaire pour s’informer. Et puis comment leur en vouloir alors que, 5 ans plus tôt et enceinte de mon premier enfant, j’avais volontairement tourné les pages traitant du deuil périnatal et de l’interruption Médicale de Grossesse dans le livre de Pernoud en me disant que je serais tout bonnement « incapable de supporter ça ». Comme me le disait très justement une copine d’Instagram l’autre jour, je ne voudrais pas non plus que mes filles deviennent des épouvantails à faire peur pour les plus fragiles. Elles valent mille fois mieux que ça.

 

Et puis il y’a la peur qui provoque parfois des mouvements de panique, des maladresses. C’est notre ancienne co-famille qui décide soudainement d’interrompre la garde partagée entre nos enfant suite à ma deuxième IMG: la femme était enceinte, sa peur irrationnelle. Que faire, que dire? Leur reprocher de nous laisser, en plein deuil, devoir gérer une nouvelle recherche de nounou alors qu’il s’agit tout bonnement de la dernière chose que je me sens capable de faire, à cet instant précis?

Bien évidemment, nous n’avons rien dit. Nous sommes restés discrets, et élégants, comme on dit.

Parce que le comble de l’histoire, c’est que si nous nous étions insurgés, nous serions passés pour les irraisonnables, les dérangés. Les gens devenus incontrôlables, infréquentables.

Soyez en deuil, mais en silence, quelles que soient les maladresses que vous entendrez à longueur de journée.

 

S’il y’a bien une rubrique qui ne désemplit d’ailleurs pas de mon compte Instagram, c’est bien le bingo du deuil périnatal. Parce que si les parents endeuillés en ont bien marre d’une chose, c’est de devoir rester en permanence « poliment énervés », comme diraient mes amies les féministes. Ne pas faire de vague. Ne pas passer pour plus fragiles, plus brisés qu’on ne l’est déjà. Ravaler son chagrin, parce que « c’est bon, tout le monde a des problèmes », en ignorant superbement que dans l’écrasante majorité des cas, les problèmes trouveront toujours une solution. Seule la mort ne connait d’autre résolution que le deuil des survivants. Seule la mort reste inéluctable, la tragédie des tragédies. J’ai désormais pris pour habitude d’ignorer superbement les personnes qui, trop centrées sur leurs difficultés du quotidien (réelles, cependant, je n’en doute pas une seconde) en deviennent indélicates, grossières. Que répond on à quelqu’un qui ne réalise toujours pas, pour n’avoir jamais perdu un être cher, le côté inadmissible de la mort de quelqu’un qu’on aime. Rien. Il n’ya rien à répondre à cela, parce que l’autre en face n’est tout simplement pas en capacité d’entendre.

 

Et puis il y’a les commentaires de peur maladroits, déplacés tant ils sont auto-centrés. Ceux où vous vous retrouvez, vous le parent endeuillé, à devoir rassurer celui qui vous fait face.

J’ai envie de vous citer cet extrait du superbe livre d’Anne-Marie Révol, qui disent tout de ce que nous vivons au quotidien.

« Depuis notre retour du Midi, parce que je pressens qu’elle ne pourra pas supporter l’annonce de votre décès, dés que je l’aperçois, je me carapate. Ca ne me ressemble pas d’être aussi lâche, mais dans le cas présent, c’est l’instinct de survie qui prend le dessus. Bien que je la connaisse assez peu, je perçois chez elle une fragilité qui la rend susceptible de craquer. (…) »Alors les amoureux, on se promène? Vos filles sont restées en vacances chez leurs grand-parents? ». Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai menti: « Oui, c’est ça. Elles sont dans le midi! » Je ne voulais pas être à l’origine d’un cataclysme dont je ne contrôlerais ni les tenants, ni les aboutissants. Je n’avais pas la force de supporter ça. Votre père n’a pas du tout apprécié mon mensonge. « Tu ne peux pas dire ça, Marie. Bérénice, Pénélope et Paloma sont mortes il y’a trois semaines. »L’insensé! S’il m’avait écoutée, il l’aurait bouclée. C’était atroce. Bérénice s’est tendue comme un arc. Les yeux exorbités, elle tremblait comme un foc en plein vent. J’ai cru qu’elle allait s’étouffer. je pouvais entendre ses nerfs lâcher un à un. Aucun risque que son mari ne l’aide, il était dans le même état qu’elle. Votre père fulminait. Et moi, je ramais pour tenter de les réconforter. Tout juste si je ne me sentais pas dans l’obligation de m’excuser. »

Nos étoiles ont filé, Anne-Marie Revol, J’ai Lu, p. 75-76.

 

A cette impression de de voir en permanence ménager nos proches les plus fragiles, les plus inquiets, se mêle aussi celle d’être parfois considérés et traités comme des faits divers ambulants. Et là, ce qui nous guette, ce n’est plus tant la peur de la réaction de l’autre (à force, on finit par être rompus à l’exercice), mais en plus de nous voir ramenés en permanence à ce drame qui nous est arrivés, comme si nous n’existions plus en tant que personnes.

C’est ce manager qui m’enlève mes dossiers de retour de congé maternité, par peur que je craque (génial, donc en plus d’avoir perdu mon bébé, je me retrouve maintenant à perdre mon boulot. Merci pour ce moment, comme dirait l’autre). Mais ce sont aussi tous ces commentaires qui résonnent de façon totalement définitive à nos oreilles:

« A ce jour, nous avons, je crois, reçu plus de trois-cent lettres de condoléances. (…) Si la plupart de ces lettres savent nous faire du bien, certaines sont vraiment choquantes par leur balourdise. Je sais au fond de moi qu’il n’ya pas de malice, mais quand même, écrire des trucs comme « on ne se relève pas d’un drame pareil », « il n’ya rien de pire au monde que de perdre ses enfants » « Je me demande comment vous faites pour être encore en vie après une pareille tragédie » tient de la bêtise crasse. »

Nos étoiles ont filé, Anne-Marie Revol, J’ai Lu, p. 89-90.

 

C’est carrément la double peine: en plus de devoir survivre à notre chagrin, nous devons survivre à celles et ceux qui tentent de nous maintenir dans un état permanent de victimes. Qui ne nous laissent plus une chance de nous en sortir. Ou, pire, qui nous stigmatisent en nous pointant du doigt.

 

« Julie? C’est celle qui a perdu deux bébés à 6 mois de grossesse ».

Qui a aussi épousé son amour de jeunesse, finit 5ème à l’un des concours les plus difficiles de France, qui foire toutes ses recettes de cuisine avec un panache inégalé et fait des blagues de merde à l’occasion, mais ça, pour certaines personnes de mon entourage, ça n’existe plus. Au-revoir les copains qui ne donnent plus de signe de vie depuis le décès de Maya, ma première fille. Bonjour à toutes les autres personnes que j’ai eu l’occasion d’accueillir dans ma vie depuis.

 

Cela sonne amer, comme article? Il est vrai que j’ai toujours prôné, et continuerai de prôner, la bienveillance entre tous, même dans les pires instants. Parce que je reste convaincue qu’il n’est d’autre remède que l’acceptation des fragilités et des failles de l’autre pour avancer dans les moments les plus sombres. Mais face aux actions, aux commentaires lourdement déplacés, humiliants, dénigrants, j’ai décidé de ne plus me taire. Je n’accepterai plus de voir les personnes qui m’entourent stigmatiser ce qui m’est arrivé, à moi comme à d’autres, comme si nous étions devenus de vulgaires bêtes de foire. Je n’accepterai plus de revenir au travail à gober des mouches parce que mon manager est encore plus flippé que moi de ce qui m’arrive. Je n’accepterai plus de n’être ramenée, par certains, qu’à ce qui m’est arrivé, pas plus que je ne tolèrerai cette espèce de fascination morbide que d’autres peuvent éprouver pour mes deuils.

J’en ai fini d’être énervée et en colère « mais avec retenue et bienveillance parce que les gens ne sont pas méchants, quand même ». Je ne garde désormais que elles et ceux qui sont prêts à cheminer avec moi, dans le respect de mon deuil, tout comme je continuerai de respecter et de pardonner leurs maladresses, pourvu qu’elles ne soient que de sincères maladresses.

Ce sera le seul conseil que j’aurai à vous donner, parents endeuillés: ne vous encombrez pas de ce qui vous blesse, ni de celles et ceux qui ne vous respectent pas entièrement, pleinement, dans votre parcours de deuil. Je crois que s’il est une leçon que nous retenons de ce qui nous arrive, c’est justement que la vie est trop courte pour tolérer l’intolérable.

Et prenez soin de vous.

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4 Comments

  • Reply Weena 22 mars 2020 at 0 h 01 min

    Encore un très bel article, très juste et qui tape pile à quelques jours de l’anniverciel de mon Petit Prince …
    La maitresse n’a pas la main heureuse avec nous, on a réussi a écopé de la mascotte de la classe 3 fois sur des week-end où nous étions émotionnellement instable, où il a fallu faire bonne figure, trouvé des idées pour remplir le cahier de classe alors qu’on voulait juste se rouler en boule sous nos draps …
    Au troisième coup, je lui ai quand même dit : là c’est le week-end qui aurait dû fêter les un an de notre, fils, s’il-vous-plait enlevé nous de la liste de tirage au sort jusqu’au vacances de printemps (et paf, t’as vu, j’ai résolu le problème, pandémie et confinement) : une des mamans de la classe m’a entendu -_- et c’est donc senti obligé de me présenter des condoléances le lendemain, malaise … et m’a dit la phrase qui tue « vous êtes vraiment fort, vous continuez à gérer, on n’imagine pas/dirait pas que vous avez vécu ça », comme si on avait le choix …
    Comme toi, je n’ai pas envie d’être réduite à ça, ni rappeler sans cesse au gens que la MIN peut frapper au hasard malgré toutes les précautions, moi qui est rassuré tellement de maman sur les statistiques … (tu le sens le retour de karma … le pire, je continue a rassurer de jeunes mamans en leur disant que c’est rarissime … et c’est vrai, même si la foudre est tombée chez moi :'( )

    • Reply Julie 22 mars 2020 at 0 h 44 min

      C’est toujours très ingrat de devoir rassurer les autres au sujet de ce qui t’es arrivé à toi. Je fais toujours pareil pour essayer de ne pas faire paniquer d’autres futures mamans autour de moi, mais parfois je trouve cet exercice épuisant. <3 J'ai parfois l'impression de virer schyzo: ne pas faire paniquer sur ce qui peut arriver, mais ne pas minimiser non plus, parce que les discours du type "la grossesse, ce n'est pas une maladie" me rendent folle désormais. Bref, l'équilibre n'est pas simple, le plus important reste de savoir se protéger aussi de tout ça.

  • Reply Virg 22 mars 2020 at 15 h 02 min

    Je vais mettre les pieds dans le plat : je t’ai toujours lue attentivement pour ne blesser personne. Dans un tout autre registre, une de mes très très proches est stérile, c’est une autre sorte de deuil et ce sont d’autres souffrances et j’ai vu de très près les coups pris dans le coeur, la tête le corps. Les soubressauts pour faire face, les sourires qui n’en sont pas. Pourtant, plus je te lis, moins je comprends ce qu’il faut dire ou pas, faire ou pas, etc.
    J’en conclus qu’il n’y a pas de recette miracle mais j’aurais dû le deviner dès le départ. Il y a des jours avec et des jours sans, chacun le vit différemment, nous sommes tous des individus disctincts.
    Désormais, je me contenterai de rester l’oreille attentive et l’épaule de soutien, et je ne dirai plus rien.
    En ces temps difficiles, qui nous interrogent sur notre propre mortalité et nous font faire face à l’idée de celle de nos proches, finalement, le plus important, c’est d’être là, sans juger ni imaginer. Juste être là pour ceux qu’on aime. Et j’espère que c’est ton cas, entourée comme chacun devrait l’être.

    • Reply Julie 22 mars 2020 at 17 h 43 min

      En effet, la stérilité est un deuil à part entière, tu as raison de le souligner. En ce qui concerne ce qu’il faut dire ou pas, il n’ya en effet pas vraiment de « recette miracle », mais je dirais que le plus important, c’est avant tout l’intention qu’on y met. Que parfois les proches soient maladroits, ce n’est au final pas si grave. Ce qui laisse des traces, c’est le manque d’attention, le manque de respect, ou, comme je le souligne à un moment, l’égo centrisme mal placé qui empêche de faire preuve d’empathie. 99% des publications du bingo du deuil périnatal proviennent de personnes qui, dans le fond, se fichent pas mal de ce qui nous arrivent, ont trop peur pour être à l’écoute, ou alors ne parviennent pas à faire preuve d’empathie. Mais c’est une excellente question que tu me poses, qui mériterait presque un article à elle seule. 🙂 En résumé, du moment que tu es à l’écoute, avec le souci de faire au mieux, tu as déjà fait l’essentiel du chemin pour accompagner. Et je suis certaine que ton amie est merveilleusement bien accompagnée avec toi.

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