Deuil périnatal Je râle Ma vie (mon oeuvre)

Les petites cases…

12 novembre 2014

Je me dis parfois que, si j’écris ici, c’est pour mieux me faire entendre. Et c’est sans doute lié au fait que, depuis que j’ai perdu mon bébé, j’ai l’impression parfois de crier contre des murs.

Depuis mon accouchement, je dois faire face presque quotidiennement à des comportements qui frôlent parfois l’absurde. Je savais que j’aurais à gérer les attitudes des gens presque autant que ma peine, je m’étais préparée, je me sentais prête. Que le deuil périnatal mette les gens terriblement mal à l’aise, ça, ça fait longtemps que je l’ai compris.

Je n’avais juste pas imaginé que cela prendrait une telle ampleur. Et certainement pas que cela impacterait autant le corps médical.

J’ai ainsi l’impression d’être devenue aux yeux des médecins un pauvre petit pantin de chiffon qui ne saurait plus quoi faire d’elle. Tout le monde, docteurs compris, y va de son conseil, à coup de « il faut », « tu dois », « c’est mieux si »- et du corolaire inverse: « ne fais pas ça », « ne pense pas comme ça ».

Mais très peu de gens au final pensent à me demander mon avis. Je compte sur les doigts d’une seule main les fois où on m’a clairement demandé « et toi, sinon, comment tu vas, comment tu te sens? », avec une écoute sincère et attentive à la clef.

« Tu dois refaire un bébé pour aller mieux » me dit mon gynéco.

« Surtout pas, il faut attendre! » me dit mon psy dés la première séance.

J’attends encore que l’un ou l’autre me demandent comment je me sens par rapport à ça. C’est d’ailleurs pour cela que j’en suis déjà mon 4ème « quelqu’un » depuis que tout cela m’est arrivé: je passe sur le psy qui a osé sortir à mon mari qu’il devrait « prendre soin de moi, parce que celle qui souffre, c’est la mère ». Ou celle qui m’a expliqué que bon, je n’avais pas vraiment accouché mais que si je me sentais mal, on pouvait en parler, d’ailleurs ça sera 110€.

Le point culminant de l’exaspération a été atteint cette semaine: par deux fois, j’ai revu mon gynécologue parce que mes cycles sont complètement déréglés. Par deux fois, mon gynécologue a tout simplement ignoré mes demandes.

Je me retrouve donc avec des ragnagnas qui débarquent en mode « surpriiiiiiiiiiiiiise » un peu quand elles veulent (un 11 novembre quand tout est fermé, c’est mieux), et mon médecin, qui devrait me traiter pour ça, ou du moins m’aider à comprendre la cause, a complètement ignoré le truc en me disant de « ne pas m’inquiéter ».

(A ce sujet, notez la contradiction: « je dois » selon lui refaire un bébé, mais avec des cycles complètement anarchiques. Je me sens un peu comme un candidat Top Chef qui doit faire un diner gastronomique avec des épluchures de crevettes périmées).

Et puis c’est là que j’ai compris: ce n’est pas tant qu’il ne « faut pas » que je m’inquiète. C’est que ce médecin – comme tant d’autres autour de moi- n’écoute pas. Je suis celle qui a perdu son bébé. Je suis celle qui est forcément en dépression. Je suis celle qui est forcément trop inquiète d’un rien. Je suis celle qui est forcément irrationnelle.

Le pire, c’est que je vais relativement bien, et que si j’en viens à faire une dépression dans cette histoire, ce sera à cause de ce silence assourdissant qui m’entoure. Je parle, mais c’est comme si aucun son ne sortait de ma bouche. Comme si je parlais un autre langage. Je dis « j’aimerais bien réguler mes cycles », et mon médecin me questionne ensuite pendant 20 minutes sur mon suivi psy depuis le début de l’histoire (ne rigolez pas, c’est du vécu). Que mes cycles soient déréglés depuis bien, bien avant cette affaire n’y changera rien.

Je dis « je ne suis pas sure de vouloir un bébé », et on me répond « ah si, je pense que c’est mieux pour guérir » (by the way: « guérir »? Mais de quoi?).

J’en parlais ici la dernière fois: mettre des gens dans des cases a beau être un réflexe relativement naturel et compréhensible, c’est exaspérant.

Je suis donc désormais l’heureuse propriétaire d’une nouvelle case: la meuf qu’on écoute plus parler parce qu’elle est en plein deuil périnatal.

Ca risque de poser problème, parce que cette nouvelle case n’est pas du tout taillée pour moi.

 

 

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10 Comments

  • Reply Madame Médicis 12 novembre 2014 at 12 h 53 min

    Arf Urbanie, je suis vraiment triste que tu aies ça à supporter en plus <3
    Je crois que le point que tu soulèves renvoie à un problème très général : on s'attend tous à ce qu'un professionnel de santé soit au dessus du lot, mieux que les autres voire sur-humain en quelque sorte.

    On veut qu'il soit à l'écoute et qu'il entende juste. Il doit nous soigner, or comment le peut-il s'il n'entend pas ce qu'on lui dit alors que le diagnostic repose pour une très grande partie sur l'interrogatoire préalable à l'examen ?! En somme, on attend de lui qu'il ne soit pas uniquement un bon technicien mais aussi un fin psychologue et après tout cela n'a rien de surprenant vu la place importante qu'a la parole du patient dans le processus de soin. Mais c'est à croire qu'à l'heure où la psychologie est partout, elle n'est pas là où elle devrait absolument être.

    De plus, on s'attend aussi à ce qu'un professionnel de santé soit ouvert d'esprit. Il ne doit pas rester arqueboutté sur ce qu'il a appris et donc savoir être innovant. Or, par facilités sûrement, il est rare qu'un médecin sorte des sentiers battus. Il applique méchaniquement ce qu'il a péniblement appris : à savoir regrouper les symptômes pour les mettre dans une case correspondante à un pathologie. Le problème est que souvent le patient est aussi est mis dans une case.

    Pour moi cette inadéquation entre les attentes des patients et les pratiques des professionnels montre qu'il y a un problème de formation. Il n'est pas illégitime d'attendre d'un médecin qu'il soit à l'écoute et ouvert, puisque sans cela un médecin n'est pas bon. Certes ça n'est pas donné à tout le monde, mais ça peut s'apprendre. Il me semble que le coeur du problème est vraiment là : la formation insiste pas assez sur ces points.

  • Reply Camille 12 novembre 2014 at 14 h 27 min

    Faire un bébé pour guérir, c’est la nouvelle campagne pour boucher le trou de la sécu ? Y a des bébés génériques aussi ? Non mais j’ai jamais entendu un truc aussi con, et j’imagine que ça doit faire partie de ton top 100 personnel…

    Tu fais ce que tu veux, si tu veux un enfant, si t’en veux pas, si tu veux en faire 4 en trois ans pour commencer une équipe de foot… Enfin bref… C’est ta vie.

    Sinon être psy à Paris, ça doit être bien pour s’acheter un appart !

    ( j’essaye de dire des trucs drôles pour pas plomber le moral)

  • Reply Eva 12 novembre 2014 at 15 h 02 min

    et leur lancer des tampax à la figure jusqu’à ce qu’ils soient à l’écoute?

    • Reply Urbanie 12 novembre 2014 at 17 h 29 min

      haha, me tente pas! 😀

  • Reply Eleama O. 12 novembre 2014 at 17 h 32 min

    J’avoue que je n’ose pas commenter tes articles sur ce sujet, car je n’y connais rien et ne peux qu’imaginer difficilement tout ce que ça implique.
    Mais là, j’ai envie de te montrer qu’ici on t’écoute.
    Alors, puisque je ne trouve pas les mots : <3

  • Reply Claire (de Chemin de Deuil, blog sur le deuil et faire-part pour parents endeuillés) 1 décembre 2014 at 10 h 37 min

    Oui, c’est épuisant, ce manque d’écoute, cette négation de ce que tu ressens, de tes besoins les plus simples…

    Et tellement confortable, aussi, pour celui qui n’écoute pas.
    Ne pas écouter, c’est ne pas prendre le risque d’être dérouté,ne pas prendre le risque de ne pas comprendre, ne pas prendre le risque de la rencontre…
    Oui, c’est confortable, mais tellement peu adapté, comme si on oubliait d’être d’humain à humain, comme si il y avait d’un côté les sachants et de l’autre les « poupées de chiffon », qui n’ont qu’à obéir.
    C’est confortable mais stérile…

    As-tu finalement trouvé « quelqu’un » capable de vous écouter, ton mari et toi?

    Beaucoup de douceur pour traverser cette indifférence déguisée, ces a priori souvent empreints de bonne volonté, cette solitude…

    • Reply Urbanie 2 décembre 2014 at 8 h 34 min

      Je fais un break pour les fêtes de Noël et nos anniversaires, je verrai ça en janvier du coup.
      Quant à l’indifférence générale, je pense que je suis prête à pondre un roman dessus!

  • Reply Mlle Moizelle 15 janvier 2015 at 13 h 21 min

    Et puisqu’on te le demande pas assez: « et toi, sinon, comment tu vas, comment tu te sens? » 🙂

  • Reply Fanny 4 février 2016 at 20 h 26 min

    Je me rends compte à quel point je suis chanceuse. Le corps médical qui s’est et s’occupe encore de moi est compétent et à l’écoute. Je pensais bêtement que comme ils avaient l’habitude des grossesses à risque (seule maternité de niveau 3 du département, accouchement préma à 22sg+5jours), c’était un comportement normal pour eux, mais en fait non.

    • Reply Urbanie 5 février 2016 at 13 h 56 min

      J’ai été très très bien entourée sur le moment (heureusement, c’est hyper important!), c’est après que ça s’est gâté… mais j’avoue que j’ai une certaine poisse avec les médecins en ce moment!

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