Le sourire de ma fille

Ma très chère Kate,

Tu n’as pas encore 3 mois, et te voilà déjà confrontée au pire de ce que l’homme est capable de produire, à la négation même de l’humanité. Si tu savais comme je me suis sentie soulagée, dans la nuit de vendredi à samedi, à l’idée que tu étais trop petite: trop petite pour comprendre, trop petite pour qu’il soit nécessaire de t’expliquer ce qui était en train de se passer, là, devant nos yeux, sur l’écran de télévision, à quelques kilomètres à peine de nous. Si tu savais comme je me suis sentie démunie, face à ces horreurs qui défilaient sous mon regard impuissant. Et toi, si fragile, si merveilleuse, si pure, endormie dans mes bras. Tu as du nous sentir tendus, moi et ton papa. Alors je t’ai tout simplement expliqué à l’oreille que ce n’était pas toi, que ce n’était pas de ta faute, que c’était le monde qui était en train de devenir fou, que moi et ton papa t’aimions et t’aimerions comme des fous toute notre vie.

Tu vas grandir avec ces images, qui seront pour toi des images d’archives. Tu vas grandir avec la conscience que l’on peut mourir pour avoir voulu aller à un concert ou profiter de la douceur d’un mois de novembre en terrasse avec ceux qu’on aime. Tu vas grandir, et cela te semblera sans doute normal – terrifiant, horrible, mais normal. Comme j’aimerais te dire que cela ne l’est pas, que cela ne devrait pas l’être….

J’aimerais te raconter ce Paris que je connais, dans lequel je suis née, et qui m’est si doux et si familier. Te parler de ces terrasses de café ensoleillées où la foule parisienne se presse dés les premiers rayons de soleil. L’arrogance des monuments qui se dressent face aux vieux immeubles aux toits d’ardoise. Le bonheur de vivre dans l’une des plus belles villes du monde.

J’aimerais te raconter ces kilomètres parcourus dans les salles de concert parisiennes avec la certitude absolue de passer un moment délicieux, avec cet espoir un peu fou de pouvoir voir de près des idoles dont j’achetais religieusement les albums dés leur sortie en CD – le CD, objet d’un autre temps que tu ne connaitras pas non plus.

J’aimerais te parler de mon émoi lorsque l’Elysée Montmartre a fermé il y’a quelques années, alors que c’est dans cette salle que j’ai assisté à mes tous premiers concerts (Garbage! K’s Choice!). J’aimerais te parler de ces dizaines (centaines?) d’heures passées dans le noir, serrée contre une foule dense et compacte de personnes que je n’allais jamais revoir, à me laisser porter par la magie de mes groupes préférés sur scène, dans un moment de communion un peu étrange. Tu en riras sans doute, mais ta maman, dans sa jeunesse, a hanté les salles de concert parisiennes.

J’aimerais te parler de l’Olympia et de PJ Harvey, de The Kills, d’Emily Oiseau, d’Amon Tobin (j’ai détesté ce concert, cela fait encore rire ton père), de Garbage (oui, encore eux; j’avais même pu les rencontrer en coulisses!). J’aimerais te raconter Placebo dans un Bercy beaucoup trop grand pour eux, mais aussi du Zénith et de Massive Attack, Pj Harvey accompagnée par Marianne Faithfull (ou était-ce l’inverse?), Garbage (encore et toujours), The White Stripes, The No Smoking Orchestra, Air, et tous ces autres concerts que j’oublie sans doute.

Je voudrais te dire que le Bataclan, pour moi, ce n’est pas le lieu d’un attentat sanglant qui a endeuillé notre pays, mais une scène où j’ai pu voir Superbus quand ils étaient à peine connus dans une salle pas très remplie, la jolie robe de Skye Edwards qui flottait dans l’air pendant un concert de Morcheeba, ou encore The Rebel Motorcycle Club, le très maniaque chanteur de The Brian Jonestown Massacre qui engueule son guitariste sur scène, Moriarty.

Il y’a 6 jours, j’aurais du aller au Zénith, une nouvelle fois, mais tu étais toute chafouin, alors je suis restée à la maison te garder au chaud contre moi. Dans quelques jours, ton père doit aller aux Folies Bergères assister à un concert à son tour. Ton père, qui écoute régulièrement le groupe qui jouait sur scène vendredi dernier et qui aurait pu, sur une envie soudaine, assister à ce concert. J’ai, en permanence depuis 48 heures, le sentiment d’avoir simplement de la chance: de ne pas avoir été dans la mauvaise salle, au moment moment. Ca a été eux, ça aurait pu être nous.

Pour la première fois de ma vie, j’ai peur: moi qui étais allée me promener crânement aux Halles le lendemain du 11 septembre, comme pour dire « même pas mal », je n’ose plus sortir de chez moi pour aller au Franprix sur le trottoir d’en face. Parce que qui me terrifie le plus, ce n’est pas de me prendre une balle par un illuminé de mon âge persuadé d’avoir trouvé un sens à sa vie en abattant froidement des gens. Ce qui me terrifie le plus, c’est de t’imaginer, toi, grandir sans ta maman, grandir sans ton papa. Toi qui n’a rien demandé, toi que nous avons fait naitre dans un monde qui tourne régulièrement à la folie sanglante. Depuis 48 heures, je ne cesse de me répéter que la vie doit être la plus forte; que mon père (ton grand-père!) est né au lendemain d’une guerre qui a ravagé l’Europe et laissé derrière elle des millions de morts. Que nous pouvons, nous aussi, nous relever de l’horreur et élever nos enfants dans la conviction absolue que rien, jamais, ne vaudra plus que le respect totale et inconditionnel de l’autre, aussi différent soit-il.

Dans la nuit de vendredi, alors que je me décomposais face aux informations terrifiantes qui nous parvenaient, j’ai baissé les yeux et je t’ai vue: tu étais dans mes bras, parfaitement réveillée, les yeux grands ouverts. Et tu m’as fait ce sourire, quand nos yeux se sont croisés, un sourire merveilleux. Le sourire d’un nourrisson qui est simplement heureux, là, maintenant, d’être dans les bras de sa maman et d’avoir réussi à capter son regard (victoire!). Le sourire d’un bébé qui n’a pas encore tout à fait compris que ses mains faisaient partie de son corps, et pour qui la pire chose au monde, c’est d’attendre trop longtemps son repas, ou d’avoir froid à la sortie du bain. Le sourire d’un nouveau né qui n’a encore strictement aucune conscience du Mal. Et c’est à ce sourire que je me raccroche, et auquel que je continuerai de me raccrocher, dans les jours incroyablement douloureux qui s’annoncent.

15 Comments
  • Nathalie
    novembre 15, 2015

    Merci pour cet article qui me parle tellement.

    Je suis enceinte de quelques mois et je dormais quand tout cela est arrivé. C’est mon mari qui me l’a appris quand je me suis levée pour passer aux toilettes.

    Moi aussi, je lui ai répété en boucle qu’on l’aimerait, qu’on préparait tout pour lui. À quelques mois seulement, il n’entend pas mais c’est ce à quoi je me suis raccroché.

    Merci beaucoup.

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      Merci à toi <3
      Je suis certaine que, même s’il n’entend pas, il commence déjà à sentir beaucoup de choses. Un psy que j’allais voir pendant ma grossesse m’avait conseillé de beaucoup parler à mon bébé, afin de lui expliquer calmement ce qui m’arrivait, mes émotions, parce que s’il ne comprenait pas encore le sens des paroles, il en comprenait au moins l’intention.

  • Marine
    novembre 15, 2015

    Moi aussi c’est à ma fille que je pense. J’ai peur qu’elle grandisse sans nous à cause de fous. Nous vivons loin de Paris mais qui sait ? Oui, la vie doit reprendre le dessus. La peur ne doit pas nous pétrifier. Mais 2015, cette année qui a vu nos filles naître, est terrorisante. Nous avons mis au monde de petits amours innocents, que l’on se doit de protéger par dessus tout… dans ce monde-là, ce monde de fous. Et moi, je le dis, j’ai peur. Mais j’arrive à espérer que peut-être, en étant nous-même tolérants et respectueux, nous réussirons à changer les sociétés. J’espère.

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      Je suis complètement d’accord avec toi… cette année était une année extrêmement difficile, et on ne peut pas s’empêcher de se demander dans quel monde nos enfants vont vivre… mais malgré tout, j’espère enseigner à ma fille l’ouverture, la tolérance, le respect de l’autre. Plus que tout, en dépit d’une actualité anxiogène et de fanatiques qui tentent de nous diviser.

  • SwissGirl
    novembre 16, 2015

    Je n’ai pas de mot. Je suis sidérée depuis vendredi soir, incapable de réaliser que tout ça est réel. Je fais les choses machinalement. Je ne comprends plus rien. Trop longtemps que ce monde dérive. Là-bas, ici, la souffrance est insoutenable.

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      <3

  • Lorelei
    novembre 16, 2015

    et moi je pleure encore plus depuis vendredi soir quand mon bébé me sourit…..
    très beau texte, j’en ai des frissons
    de l’amour plein d’amour
    bisous

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      Je pleure comme une madeleine aussi quand je la prends dans les bras…

  • Etoile
    novembre 16, 2015

    Je ressens exactement la même chose par rapport à mon petit bébé, et je lui ai parlé tout comme toi. Nous aurions pu très bien être à la place de ces personnes moi et mon mari… et c’est ce qui nous fait le plus de mal. Mon beau frère a perdu des collègues et de connaissances vendredi soir, et des amis très proches ont assisté à cet horreur… J’ai énormément de souffrance dans mon coeur, mon mari aussi… En fait, nous ne savons pas trop comment réagir et comment nous réconforter les uns les autres.
    Pour finir sur une note plus légère, je vois que nous avons les mêmes goûts musicaux et que nous fréquentons les mêmes salles de concert :) Il faut que le bataclan continue à vivre malgré tout, que nous aussi, nous ne nous enfermons pas, sinon ce serait une trop belle victoire pour ces fous.

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      C’est presque impossible, quand tu vis à Paris, de ne pas te dire « ça aurait pu être moi ». On connait malheureusement tous quelqu’un qui connait quelqu’un… c’est ce qui rend ce drame si réel, si douloureux à vivre.

      J’espère aussi que le Bataclan pourra ouvrir ses portes à nouveau. Si c’est le cas, je ne manquerai pas d’y être! :)

  • Virginie
    novembre 16, 2015

    <3

    • Urbanie
      novembre 18, 2015

      :)

  • Vanessa, le Chat Rose
    novembre 25, 2015

    C’est un très bel article. J’espère que quand elle le lira on en sera tellement loin ! Dans un monde de respect et de paix. Et qu’elle pourra comme ses parents sauter et chanter dans le noir avec des centaines d’inconnus jusqu’à en avoir mal à la gorge et aux pieds ! Je lui souhaite des tas de concerts et de verres en terrasse. La vie est belle ! Il faut qu’on retrouve tout ça. On le retrouvera, c’est sûr.

    • Urbanie
      novembre 26, 2015

      J’en suis sure aussi! :)

  • Lea
    novembre 26, 2015

    J’ai lu et j’ai pleuré, Merci d’avoir su mettre des mots sur mes maux.
    Moi maman super forte, terrifiée de sortir de chez moi de peur qu’elle grandisse sans moi et sans son papa.
    Merci encore.

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