Deuil périnatal

Entretien avec Hélène Gérin, autrice de « Dans ces moments-là »

4 décembre 2019

Bonjour Hélène, est-ce que tu peux te présenter?

Je m’appelle Hélène Gérin, je suis française, partie vivre en Belgique dans la vingtaine et je vis aujourd’hui aux Etats-Unis dans un éco village, entourée d’arbres. En Belgique, j’étais accompagnante à la naissance (ce qu’on appelle aussi les « doulas ») et thérapeute. J’ai eu l’occasion d’accompagner de nombreux parents endeuillés en tant que doula, mais j’avais aussi des amis, des collègues qui vivaient cela .

 

C’est pour cela que tu as eu envie de parler de deuil périnatal?

Oui, mais pas seulement. Il y’a eu des cas de deuil périnatal dans ma famille, avant ma naissance, mais aussi bien après. C’est un sujet qui « gravitait » autour de moi. J’ai eu envie de m’en emparer parce que j’aime beaucoup parler des choses dont on ne parle pas d’habitude. Pas pour provoquer les gens, mais pour libérer la parole. En anglais, il y’a cette expression, « The elephant in the room », qui résume très bien la situation autour du deuil périnatal aujourd’hui: l’éléphant dans la pièce, c’est ce qui est là, évident, mais dont personne ne parle. On s’épuise souvent à dépenser une énergie colossale pour faire semblant que ça n’existe pas. Donc je veux appeler un chat un chat et mettre le doigt sur les choses qui sont douloureuses pour en faire quelque chose qui nous relie, qui nous permet de nous rencontrer.

 

« En anglais, il y’a cette expression, « The elephant in the room », qui résume très bien la situation autour du deuil périnatal aujourd’hui: l’éléphant dans la pièce, c’est ce qui est là, évident, mais dont personne ne parle. »

 

Pourquoi ce livre, justement ?

Parce que le deuil périnatal, en plus d’être tabou, est très complexe à aborder. L’entourage a rarement vu le bébé, il n’en a pas de souvenirs, bien souvent, les gens ne connaissent pas le prénom du bébé… c’est donc « techniquement » très difficile d’en parler. J’avais donc envie de mettre de la lumière et de la fluidité là où les conversations sont souvent crispées. J’avais également envie de toucher plus de monde que via l’accompagnement individuel, que je pratiquais en tant que thérapeute et accompagnante à la naissance. Il y’a deux fois plus de décès de bébés entre 22 semaines d’aménorrhées et une semaine de vie, que d’accidents de la route! Un mort sur la route est un drame absolu, un bébé mort-né aussi. La couverture médiatique qui sert tant à prévenir et sensibiliser pour les accidents de la route est pourtant quasi-inexistante pour le deuil périnatal. L’idée, c’était donc de m’adresser à la fois aux parents et à leurs proches, afin de créer la rencontre au travers d’un livre.

 

« Il y’a deux fois plus de décès de bébés entre 22 semaines d’aménorrhées et une semaine de vie, que d’accidents de la route! »

Le livre est d’ailleurs très riche!

Oui, ce n’est pas une seule histoire que je déroule pour illustrer les conseils, mais toute une mosaïque d’histoires individuelles, racontées par de vrais parents. Peu importe son vécu, chaque parent pourra s’inspirer, se reconnaitre dans certains récits. Je voulais aussi créer un contenu différent de ce que l’on trouve habituellement, comme « les trucs qu’il ne faut pas dire ». C’est très important d’identifier les mots qui blessent, mais il manque aussi souvent « les choses qui aident ». Donc dans le livre, je parle de ces histoires de proches qui ont su aider les parents, via leur humanité et leur amour, pour que les lecteurs qui connaissent un parent endeuillé se disent « moi aussi je suis capable d’aider ». S’ils hésitent, ils se rendront compte au fil des pages que cela peut faire du bien de prendre contact et de trouver les mots « justes » pour aider un parent.

 

Le livre est très riche aussi en termes de contenus, on retrouve, en plus de la version papier, des formats numériques, des vidéos… est-ce que tu peux nous expliquer ce que tu as mis en place?

Alors en effet, le livre est constitué de 130 conseils, détaillés. Ces 130 conseils sont également disponibles en ligne, gratuitement, dans un format allégé. J’ai également créé une série de cartes postales prêtes à l’envoi, pour les proches qui ne savent pas quoi dire et qui aimeraient contacter les parents endeuillés, ou pour celles et ceux qui ne veulent pas envoyer de mail ou de SMS. Ces cartes postales couvrent différentes situations et permettent de réamorcer la discussion avec le parent endeuillé. Nous avons travaillé en parallèle avec de nombreux artistes à des chansons, des musiques, exclusivement dédiées au deuil périnatal. Ces chansons sont disponibles sur Youtube: je m’occupe du montage et je travaille avec l’illustratrice du livre pour les mettre en valeur. En fait, l’idée derrière cette multitude de formats, c’est que tout le monde n’a pas l’énergie ni l’envie de lire un livre. Déjà, parce que tout le monde n’aime pas lire, et puis quand on est en deuil on a pas toujours la bande passante pour ça. Une chanson ou une idée concrète peuvent aider tout autant qu’un livre de 200 pages.

Chacun va y trouver sa porte d’entrée selon sa personnalité et son vécu.

 

Tu as d’autres projets?

Je travaille actuellement sur une série de questions destinées aux couples. Je vais en publier une par semaine à partir de du 14 février prochain. Le deuil périnatal agit comme un « amplificateur » : bien souvent un couple qui va bien en ressortira soudé, alors qu’un couple qui a déjà de grandes difficultés à communiquer en ressortira fragilisé. L’idée, pour éviter ça, c’est de maintenir un dialogue respectueux et bienveillant. Or, quand on est en deuil, on est tellement fatigué qu’on ne sait pas soi-même où on en est, et son conjoint, encore moins. Donc l’idée c’est de donner des pistes aux couples pour les aider à traverser ça. Pour réfléchir de soi à soi, puis avec l’autre.

 

Dernière question: aurais-tu des conseils à donner aux parents endeuillés qui s’apprêtent à traverser des fêtes de fin d’année particulièrement éprouvantes?

Ce que je conseillerais, c’est que les parents, individuellement et en couple, se demandent : « à quoi ressemblerait un repas de Noël qui me ferait plaisir? ». Et qu’ils écrivent sur une feuille toutes les idées qui leur passent par la tête. Puis, sur une autre feuille, qu’ils répondent à cette deuxième question: « qu’est-ce que je redoute le plus, lors de ce repas? ». Et qu’ils notent le type de remarques ou de situations qu’ils craignent tout particulièrement. Ensuite ils pourraient contacter la personne qui accueillera le soir du Réveillon, en lui faisant part de leurs besoins. Le plus important, quel que soit le souhait des parents, c’est d’en parler avant, bien en amont du réveillon. Les proches, n’étant pas habitués à recevoir des demandes aussi précises, risquent d’être bousculés. Ils auront peut-être besoin de temps pour digérer et pour décider comment ils peuvent répondre à la demande des parents. Il est également important que les parents expliquent à leurs proches: « C’est possible que tu ne comprennes pas tout à fait ma demande, je serai certainement déçu(e), mais je peux comprendre que tu vives les choses autrement. De ton côté, tu seras peut-être surpris·e par notre demande. Mais si on arrive à se rencontrer, à trouver un terrain d’entente, ça serait super. Sinon peut-être qu’on décidera de ne pas venir pour nous protéger émotionnellement, ayez juste la délicatesse de ne pas nous faire de remarques alors ».

La difficulté d’aider les autres appartient aux gens, certes, mais ça ne doit pas être le problème des parents endeuillés. Si nos proches ne savent pas gérer, il vaut mieux se mettre à l’abri, parce qu’on a bien assez sur nos épaules à gérer. L’essentiel, c’est vraiment de se préparer à cette soirée. Et d’accepter que les proches puissent dire non, quitte à faire tout autre chose ce soir-là.

« Si nos proches ne savent pas gérer, il vaut mieux se mettre à l’abri, parce qu’on a bien assez sur nos épaules à gérer« 

 

Et si les choses se passent bien, si les parents viennent au soir du réveillon?

Alors je conseille, lorsque cela est possible, de venir la veille, pour déposer une décoration en lien avec le bébé sur le sapin, par exemple. Ou encore d’aller au cimetière pour vivre un moment de recueillement au calme en petit comité. On peut honorer la tristesse des parents à un autre moment que le soir du réveillon, si c’est ce qui convient mieux aux parents et à leurs proches. Un dernier conseil, toujours par rapport à Noel: si les autres ne sont pas capables de vous offrir ce que vous attendez, alors offrez-le-vous vous-mêmes. Cela peut être un cadeau avec ses propres sous, ou encore une séance chez un thérapeute pour trouver l’écoute dont on ne dispose pas de la part de ses proches… l’idée, c’est de ne pas se mettre en situation d’attente mais d’acteur de sa vie.

 

Un grand merci à Hélène pour avoir si gentiment accepté de répondre à mes questions.

Vous pouvez également retrouver sa conférence sur le deuil périnatal en suivant ce lien.

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply