Du snobisme…

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Je m’étais « promis-juré-craché » de ne pas écrire sur cette affaire,  mais je dois dire que je ne peux pas m’en empêcher -c’est un peu comme cette tablette de chocolat qui m’attend dans le frigo, et à laquelle je me suis aussi « promis-juré-craché » de ne pas toucher (LOL).

Bref.

Il y’a un petit truc qui m’énerve dans le débat national qui agite les chaines d’info au sujet du livre de Valérie Trierweiler, et ça n’a rien à voir avec le livre en lui-même (qu’elle écrive ce qu’elle veut, bon sang de bois).

Ce qui me dérange, c’est le snobisme qui se dégage de tout ce barnum médiatique.

Quand je vois des libraires jurer corps et âme à la télé qu’ils ne vendront pas ce livre, parce qu’ils vendent de la littérature, eux, et qu’ils sont passionnés, eux, ça me donne envie de hurler. Pas tant parce que ce n’est pas très sympa pour leurs petits copains libraires qui ont choisi de se faire de l’argent sale (Trierweiler, mafia, même combat?), mais parce que cela sous-entend tout autre chose:  il y’a, au cas où vous ne vous en doutiez pas encore, de vrais ouvrages de vraie littérature qui méritent d’être lus, et le livre de Valérie Trierweiler n’en fait pas partie. De là à dire que, de vraie littérature il y’a également de vrais lecteurs (les autres, on est bien d’accord, ne lisent pas vraiment), il n’y a qu’un pas que je ne peux pas m’empêcher de franchir. Parce que si tu commences à pointer du doigt un livre, ou un « genre » de livre, tu pointes nécessairement du doigt aussi ses lecteurs.

Je fais sans doute des raccourcis et quelques sophismes, mais cela me ramène des années en arrière, lorsque j’étais étudiante dans une prestigieuse école (ça commence par « sciences », ça finit par « po »), et que je voulais alors travailler dans le secteur culturel (j’ai aussi voulu être astronaute, mais c’est une autre histoire). J’avais donc assez logiquement choisi une spécialisation en industries culturelles.

J’y ai passé pas mal de temps à écouter les professeurs se lamenter sur le fait que la culture est en crise, parce que certaines personnes ne vont pas au musée et que c’est un VRAI problème, à croire que ces gens là souffrent d’une maladie incurable et très contagieuse dont il faut les soigner au plus vite. Heureusement nos professeurs étaient là pour nous aider à répandre la bonne parole autour de nous afin de ramener ces brebis égarées sur le chemin des musées. Les mêmes professeurs, donc, qui ensuite nous demandaient de lire Bourdieu (un grand monsieur qui a gentiment passé sa vie à expliquer que les pratiques culturelles des gens dépendent pour beaucoup de leurs origines sociales). Bref, on est pas à une contradiction près, et à moins que les profs de sciences-po ne trouvent un remède contre les CSP-, eh bien certaines personnes n’iront pas au musée et auront d’autres pratiques culturelles, point à la ligne. En ce qui me concerne, cela ne m’empêchera pas de dormir, parce que dans le fond ce n’est pas vraiment grave. Mais je m’égare.

Et bref, ça me ramène à tout ça, à ce mépris pour ceux qui n’ont pas les pratiques culturelles qu’il faut. Toujours cette vieille histoire de « bon » et de « mauvais » gout. On vient nous dire, en gros, ce qu’est un livre qu’une librairie sérieuse peut vendre ou pas. Par corrélation, ce qu’est un livre qu’un lecteur sérieux lira, ou pas. On en revient toujours aux mêmes vieux débats: est-ce que ça compte de lire du Marc Levy? Est-ce qu’il vaut mieux laisser les gamins lire 800 pages de Harry Potter alors qu’ils se désintéressent de Maupassant? C’est quoi, le plus important? Lire? Ou ne lire que de « bons » bouquins? J’ai personnellement déjà lu quelques livres très, très mal écrits, qui m’ont fait pousser de hauts cris, tandis que certains proches les ont trouvés tout à fait lisibles, pour ne pas dire carrément bons – c’est dire si tout ceci est subjectif, dans le fond.

Je ne vais pas être hypocrite : je n’achèterai pas le livre de Trierweiler, pas parce qu’il ne m’intéresse pas, mais parce que je n’ai pas envie de mettre 20€ dans un livre dont plus personne ne parlera dans quelques mois – j’avais acheté L’aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza (sur un certain Nicolas S. , mais je ne me rappelle pas que cela ait fait un tel tollé à l’époque, by the way) et je regrette un peu mon investissement aujourd’hui. Par contre, si « Merci pour ce moment » traine sur une table basse chez un ami, oui, je l’emprunterai (pour le lire, pas pour caler la porte des chiottes). Je ne le lirai pas pour des raisons politiques, mais comme le témoignage d’une femme qui a côtoyé les hautes sphères du pouvoir, et sans doute un peu par voyeurisme. Ce sera une distraction, certainement très vite oubliée.

Pour finir, je me dis aussi que prendre les lecteurs pour des abrutis incultes selon le livre qu’ils choisissent, eh bien je suis pas sure que ce soit ce que j’attends d’un libraire. Je n’ai pas envie, quand je vais acheter un livre, de me sentir jugée. Si je veux caler un Stephen King entre un Tatiana de Rosnay et un Victor Hugo, grand bien me fasse! Et puis, soyons honnêtes: si on allait fouiller un peu dans les rayonnages de ces gentils professionnels qui vendent de vrais livres, je suis à peu près certaine qu’on y trouverait quelques perles.

Bref, laissons les gens lire, quelles que soient leurs raisons – je ne peux pas m’empêcher de me dire que chaque livre est une porte ouverte sur un autre – oui, même les plus « mauvais » d’entre eux. Certains le trouveront sans doute nul, émouvant, dérangeant, diffamatoire, bien écrit, mal écrit… bref, comme un « vrai » livre, non?

12 Comments
  • Bulle
    septembre 9, 2014

    Je ne peux qu’adhérer à 100% à tout ce qui est dit dans cet article. Je suis fatiguée qu’une « catégorie  » de personnes prenne de haut l’autre catégorie parce qu’elle n’a pas la « culture » qu’il faut, parce que la première a décreté que s’intéresser à ou posséder une chose est pour les « moutons » (terme que j’ai en horreur) …

    • Urbanie
      septembre 10, 2014

      Oui, je trouve ça très agaçant aussi!

  • Sarah
    septembre 9, 2014

    Alors je suis tout à fait d’accord sur ton analyses, le fait qu’il n’y a pas de bons ou mauvais lecteurs. Par contre, personnellement en lisant ce livre j’aurais l’impression de donner du crédit à cette dame, et en quelque sorte de cautionner l’écriture de ce livre… alors que je trouve ce livre très déplacé. Que ce soit un chef de l’état, ou n’importe quel People, je trouve ça très bas de se venger en rendant des informations publiques, au même titre que ceux qui publient des photos volées. Ce qui me dérange ce n’est pas tant le contenu que la forme et ce voyeurisme populaire me révolte, car entre nous personne n’aimerait que sa vie privée soit rendu publique…

    • Urbanie
      septembre 10, 2014

      Oui, sur le fond du livre je comprends tout à fait cette analyse. Personnellement j’ai encore un autre avis là-dessus (dans le sens où la première fautive dans ce grand déballage, ce n’est pas forcément elle, et vu la façon dont elle a été humiliée devant la France entière, elle a aussi le droit de reprendre la parole), mais cela pose question sur la frontière vie privée/ vie publique.
      C’est pour ça que je n’en parle pas dans l’article, et que je me concentre juste sur la question des libraires « en colère » (et du dégout que cette colère m’inspire). :)

  • Madame Givrée
    septembre 9, 2014

    Quoi?! Tu laisses le chocolat au frigo toi? Mais ça lui fait perdre son goût!!!

    :)

    Cela dit… merci pour cet article.

    • Urbanie
      septembre 10, 2014

      Oui, uniquement le chocolat au lait, et uniquement en été! J’aime pas quand il est tout fondu! 😉

  • Eva
    septembre 10, 2014

    et bizarrement, tout le monde va dire « je ne l’ai pas acheté » mais il va se vendre à des centaines de milliers d’exemplaires…cherchez l’erreur :-)

    • Urbanie
      septembre 12, 2014

      oui, et c’est sans compter les gens qui ne l’ont pas acheté mais qui le liront parce qu’ils le piqueront à quelqu’un qui l’a acheté… en fait tout le monde ou presque va le lire ce bouquin! :)

  • Judith
    septembre 11, 2014

    Sur le fond je suis d’accord avec toi. Cela dit, j’ai un peu envie de défendre les libraires : ce sont des gens qui gagnent très très mal leur vie et qui continuent de faire ce métier par passion. Donc quand ils refusent de vendre un livre qui peut leur « booster » un peu leur chiffre d’affaire, c’est quand même une forme de courage, je trouve. S’ils ne sont plus là pour défendre les petites perles méconnues, on laisse Amazon rafler le pactole. Il n’y aura plus personne pour venir conseiller les lecteurs et pour repérer de nouveaux auteurs. Moi ça me fait beaucoup de peine de me dire qu’il y a sûrement de très beaux livres qui restent (très peu de temps) dans les rayonnages parce que personne ne les lit.
    Je travaille dans l’édition et je constate qu’il y a un phénomène de « best-sellerisation » qui se développe énormément, et qui grignote un peu la place des jeunes auteurs qui ont pourtant beaucoup de talent.
    D’un autre côté, pour une maison d’édition qui publie Marc Lévy ou le livre de Valérie Trierweiler, ça veut aussi dire garantir son chiffre d’affaires, et pouvoir prendre des risques en publiant un livre d’un tout jeune auteur qu’on n’est pas du tout sûr de pouvoir vendre assez pour payer le prix du papier ! Bref, pour les professionnels du livre, c’est un équilibre assez dur à trouver, pour donner sa chance à tous les types de littérature : celle qui fera à coup sûr vendre des milliers d’exemplaires, et celle qui, malgré tous les efforts, sera bien souvent oubliée et remplacée dans les rayons au bout de trois mois à peine…

    • Urbanie
      septembre 12, 2014

      Oui, je suis d’accord aussi. Je n’attaquais pas les libraires en général, qui font un métier ô combien difficile, mais plutôt ce qui ont publié des affichettes signalant « ici on vendu du Zola » ou directement placées sous les livres de la Pléiade… ils sont sans doute maladroits, mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir une forme de mépris pour les autres livres – et donc pour leurs lecteurs! Malheureusement on a tellement parlé de cette poignée de libraires là dans les médias que c’est leur démarche à eux qui a été mise en avant. :(

      • Judith
        septembre 12, 2014

        Oui effectivement ça stigmatise certains lecteurs qui risquent du coup de fuir les librairies, et c’est totalement contre-productif. On peut avoir envie de lire le livre de Trierweiler ET un Zola ! Ou Paris Match à la plage et un recueil de poèmes le soir avant de dormir !

  • Madame Médicis
    novembre 3, 2014

    Je suis tout à fait d’accord avec toi : marre de ces gens prétenduement supérieurement intelligents qui décident pour les autres ce qu’ils doivent faire, être ou penser !
    Pour ma part j’ai tendance à croire que le plus important c’est de lire car, comme tu le dis, chaque livre est une porte sur un autre monde, un autre univers, on y apprend toujours plein de choses que ça soit simplement du vocabulaire, des faits historiques, des éléments de culture G ou des choses sur les rapports humains. Un livre c’est à chaque fois une expérience et elle vaut toujours d’être vécue !

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